Les habitués du festival BD d’Ajaccio se souviennent certainement de la venue en Corse, en 2002 et 2003, de Dominique Maricq, archiviste et auteur aux Studios Hergé. En effet, ce dernier était venu présenter une exposition sur “Le Monde de Tintin”, mais aussi réaliser des conférences sur le reporter le plus célèbre de Belgique. Aujourd’hui, et à quelques semaines de l’ouverture du musée “Tintin”, Dominique Maricq nous parle de cette formidable passion qu’il porte à Hergé, ainsi que de ses dernières publications.
D’où vient cette passion pour Hergé et Tintin ?
Comme beaucoup de compatriotes belges, je pense que je suis tombé dedans quand j’étais petit. En l’occurrence, alors que je ne savais pas encore lire, un cousin plus âgé m’a offert ses vieux albums Tintin, malmenés, usés, déchirés, mais ce fut mon premier contact avec l’oeuvre d’Hergé. Ensuite, mes parents m’offrirent mon premier album neuf “Les 7 boules de cristal”. Il est resté un de mes titres préférés dans la série des aventures de Tintin et Milou. Plus globalement, j’ai toujours été attiré par la magie de l’image, le beau graphisme, la pureté du trait de ce dessinateur. Adulte, c’est à partir de la trentaine que j’ai renoué avec cette grande oeuvre de la bande dessinée classique; non seulement celle d’Hergé, mais aussi les productions de ce qu’on appelle communément “L’école de Bruxelles” et “L’école de Marcinelle”.
Quelle est la place du journal “Tintin” dans l’univers de la bande dessinée ?
A l’instar de son grand concurrent le journal de “Spirou”, le journal “Tintin” eut une importance considérable dans l’histoire de la bande dessinée. Dans un cas comme dans l’autre, ces deux “illustrés pour la jeunesse”, comme on disait alors, furent, dans les années quarante, à la base des grands courants graphiques du Neuvième Art. Le journal “Tintin”, plus spécialisé dans les séries réalistes, donna énormément de grands noms à cette forme d’art à part entière. Pour n’en citer que quelques-uns, Hergé, bien sûr, mais aussi Edgar Pierre Jacobs, Jacques Martin, Willy Vandersteen, Bob De Moor, Tibet, Jean Graton, Franquin (avec “Modeste et Pompon”), Dino Attanasio, Greg, Albert Uderzo (avant “Astérix” et le journal “Pilote”), Raymond Macherot, Paul Cuvelier, etc…
Est-il facile de travailler sur cet univers ?
En ce qui concerne l’ouvrage en particulier, le plus difficile fut la sélection des documents, tellement ceux-ci étaient nombreux, alors que je ne disposais que d’une soixantaine de pages pour raconter une aussi importante saga. Raison pour laquelle je me suis limité à l’âge d’or de ce journal (de 1946 à 1966). Je n’ai eu aucun problème à me procurer les renseignements, compte tenu des excellents rapports que nous (= en tant que responsable des archives aux Studios Hergé) entretenons avec la Fondation Raymond Leblanc, du nom de l’éditeur historique du journal “Tintin”. J’ai eu la grande chance de rencontrer Raymond Leblanc, disparu depuis lors, à l’âge de 92 ans. Son témoignage fut déterminant.
Quel est l’héritage du “Petit Vingtième” dans le journal “Tintin” ?
“Le Petit Vingtième” fut créé le 1er novembre 1928, c’était le supplément pour la jeunesse du journal catholique belge “Le Vingtième Siècle”. Quasi l’entièreté de ce magazine fut confié à un jeune dessinateur bruxellois, Georges Remi, alias Hergé. C’est dans ses pages que commencèrent le 10 janvier 1929 les aventures du célèbre petit reporter, Tintin et de son compagnon à quatre pattes, Milou. Son succès, ininterrompu jusqu’à sa disparition en 1940, inspira au jeune éditeur Raymond Leblanc l’idée de relancer un illustré pour enfants dans le même esprit que celui du “Petit Vingtième”, avec, bien entendu, la suite des aventures de Tintin. Mais c’était la seule chose commune aux deux publications. Car si dans “Le Petit Vingtième” Hergé était le seul maître à bord, il en ira tout autrement pour le journal “Tintin”. Tant sur le plan du fond que de la forme, le dessinateur vedette dut composer avec les réalités d’une équipe, rédaction, éditeur, dessinateurs et scénaristes.
Comment peut-on expliquer que Tintin continue de fasciner autant aujourd’hui ?
80 ans que cela dure et cela ne semble pas s’arrêter, d’autant plus avec l’actualité à court terme de l’ouverture du Musée Hergé à Louvain-la-Neuve, à une trentaine de kilomètres de Bruxelles ainsi que la perspective à moyen terme (2011) de découvrir les films inspirés des aventures de Tintin produit par le duo fameux de Steven Spielberg et Peter Jackson.
Quant à la fascination, je pense qu’elle s’explique pour trois raisons essentielles :
1) Le talent exceptionnel d’Hergé en tant que dessinateur
2) Le talent exceptionnel d’Hergé en tant que scénariste
3) Le talent d’Hergé dans la construction de sa galerie de portraits
Des bandes dessinées d’Hergé se vendent aujourd’hui jusqu’à plusieurs milliers d’euros. Que pensez-vous de ce phénomène ?
Certains ouvrages, devenus rares, voire introuvables, ont pris une valeur considérable aux yeux des amateurs, nostalgiques d’une époque où tout était différent, y compris les procédés d’impression et la qualité du travail des desssinateurs. On ne retrouve plus ce charme et cette perfection dans les albums d’aujourd’hui, c’est en tout cas mon opinion. Comparez un fac-similé et une édition originale d’un album de Tintin, et vous aurez tout compris…
Hergé connaissait-il la Corse ? S’est-il inspiré de cette île pour réaliser un album ou une scène ?
Il la connaissait bien pour l’avoir visitée dans les années 70. Il séjourna notamment à Porto, à l’hôtel “Le Méditerranée”, chez Monsieur Damiani, propriétaire des lieux (voir notre illustration). Quant à la référence à la Corse, d’aucuns prétendent que la dernière case du “Sceptre d’Ottokar” aurait été inspirée par la vue de la baie d’Ajaccio. Mais aucune preuve tangible ne vient renforcer cette hypothèse. Il faut savoir que souvent le dessinateur brouillait les pistes en mélangeant les éléments de plusieurs sources d’inspiration.
voir le document : Tintin en Corse :
http://www.alta-frequenza.com/index.php/fr/l_info/reportages/12_02_2009_tintin_et_le_capitaine_haddock_en_corse/node_30492
Interview réalisée par Frédéric Bertocchini, à Ottignies, Brabant wallon, Belgique, le 8 février 2009.