Le volume 2 d’ « A la recherche du temps perdu » vient de sortir aux éditions Delcourt. Stéphane Heuet, nous propose dans cette série une adaptation très réaliste de l’ouvrage bien connu. Est-il difficile d’adapter une telle œuvre littéraire en bande dessinée ? Nous avons posé la question au principal intéressé, qui a signé les textes, les dessins et les couleurs de son album.
Stéphane Heuet, vous avez beau dire que Proust est fait pour la BD, un tel projet était insensé non ? Comment toucher sans sacrilège à un texte « sacré » ?
Ce sont les Proustiens les plus sourcilleux qui ont les premiers soutenus ce Proust en BD. Le traducteur de l’édition japonaise est professeur de littérature japonaise à la prestigieuse université de Galushuin. Les gosses misérables des favelas de Rio de Janeiro sont d’accord avec les Proustiens les plus distingués. Ils étudient la BD à l’école. Ils adorent les manigances de « cocotte » d’Odette de Crécy.
« Un amour de Swann », dans l’édition Folio, fait 223 pages. Vous, vous faites 517 dessins. Vous coupez ?
Je ne supprime aucune scène. Le premier travail, c’est le découpage de l’album. Je répartis les séquences. J’accorde trois pages à la scène où Swann rôde devant la fenêtre d’Odette, la nuit. Le découpage s’impose, presque.
Quand son texte était déjà imprimé, Proust le reprenait, mutilait, barrait, ajoutait des mots qu’il alignait sur des rubans de papier. Le livre proliférait comme une végétation. Vous, c’est le contraire, vous devez être bref…
Je dois faire de l’anti-Proust. C’est un défi. J’aime ces contraintes : ce sont elles qui commandent ma fidélité maniaque au texte, à la lettre, de Proust.
Bien. Vous avez fait le découpage. Après ce sont les dessins ?
Non. Avant les dessins, j’écris le texte. Deux textes plutôt : les bulles pour les dialogues. Et une voix off. Mais tous les mots sont de Proust. Je fais tout, moi-même, de A à Z. Simplement, je fais lire les dialogues à mon entourage. Est-ce que c’est clair ? Est-ce que ça tient ? C’est qui est ardu, c’est le calibrage du texte. Je m’interdis de jouer sur la typographie. Si le texte est trop abondant, par exemple, je pourrais choisir des polices plus réduire, comprimer les caractères. Je m’y refuse. De même, un mot n’est jamais coupé. Le format de la page, celui des cases, des liserés blancs, imposent leur loi. Je suis comme un ébéniste à sa marqueterie. Je ponce, j’ajuste, je lime.
Les mots de Proust sont innombrables. Les vôtres sont comptés. Alors ?
Alors, il y a le dessin. Le trait, les couleurs récupèrent une foule d’informations. Je n’ai pas besoin de décrire Odette en train de s’habiller à la hâte, je dessine la scène, soit avec des indications de Proust, soit avec les catalogues de mode. Je suis très scrupuleux. Je peins à l’identique le fiacre qui emporte, après la soirée au Bois, Swann, Odette et Forcheville. Et puis il y a deux dimensions variables des cases. Parfois très petites, d’autres fois une page entière, ou même deux. Et enfin, le style. Un style, c’est une information.
Francescu Maria Antona